4 juin 2013

Partir, par l'autoroute.

Si vous demandez à mon chum comment il trouve son beau-père, il vous dira qu'il était spécial, très certainement. Qu'il fallait apprendre à le connaître pour comprendre un peu.
Parce que voyez-vous, mon père, une des premières fois qu'il a vu mon amoureux, ils jasaient de "route", et quand mon chum a dit "non je prends l'autoroute pour aller là", mon père lui a répondu: "ah oui, c'est l'fun ça l'autoroute... Tu sais.. Ça va vite et tu peux aller partout..."

Mon amoureux s'est demandé si mon père venait VRAIMENT de lui expliquer à quoi sert l'autoroute.
Avec les années, il a compris que c'était sa façon de rentrer en contact avec les gens.

Mais la blague de l'autoroute est restée.

Je ne sais pas si mon père aimait conduire. Je me souviens avoir toujours trouvé qu'il conduisait lentement, même trop, parce que rouler à 70 sur l'autoroute, justement, ça peut être dangereux!

Je me souviens qu'il ne déneigeait pas bien sa voiture l'hiver, ce qui fait que moi et mon amie Joanie, on préférait marcher dans la tempête pour se rendre à l'école que de se promener en igloo-mobile.

Je me souviens aussi qu'il trouvait ça TRÈS loin aller dans la famille de ma mère. Pourtant, la route prenait environ 1h15.

Il a dû en faire sacrer, des gens, assis dans sa voiture, sur l'autoroute ou ailleurs. Parce qu'il changeait de voie sans mettre son clignotant, il coupait des gens, il ne roulait pas assez vite ...

Heureusement, il avait d'autres qualités (ET c'était souvent ma mère qui allait me reconduire chez mes amis ou autres...).

Dimanche matin, après un court dodo de 3h sur le divan de mon amie, elle m'a demandé:
"C'est quoi ton souvenir le plus positif de ton père?"

J'ai réfléchi un peu.
Le premier qui m'est venu à l'esprit n'est évidemment pas sa conduite, mais les parties de "balle" qu'on faisait dans la cour. C'était un des rares moments qu'il me consacrait entièrement. Mon père était un joueur de balle-molle et il se pratiquait avec moi. J'ai eu des bleus sur les mollets, j'ai eu mal aux épaules, mais j'aimais sa présence. Il n'était pas ailleurs.

Mon amie connaissait mon père depuis toujours, parce qu'on a grandi ensemble depuis nos premiers mois. Elle sait que mon père n'a pas nécessairement été le père parfait, le père rêvé, le père présent et impliqué qui marque la vie d'une jeune fille. Mais sa question était pertinente.

Il n'est plus le temps de faire son procès.
Il a eu d'immenses défauts.
Mais.. j'arrive à me rappeler de bons moments.
J'arrive à apprécier un peu de Jacques Brel ou de Brassens, parce que ça me fait penser à lui.
J'arrive à me souvenir que si j'aime tant lire, c'est grâce à lui.
Si je ne dis pas des "si" avec des "rais", c'est aussi grâce à lui, parce qu'il adorait la langue française.
Si j'ai tant de belles photos de moi, lorsque j'étais petite, c'est qu'il adorait la photographie.
Mais aussi, parce qu'il adorait le modèle devant sa caméra.

Parce qu'il me l'a tellement dit, je sais que j'étais terriblement précieuse pour lui.
Il m'a écrit de doux poèmes, a posé un regard infiniment fier sur moi.

La phrase fétiche de papa, c'était "j't'aime pas, j't'haïs pas, j't'adore!!"
Il n'a pas su toujours bien me le montrer, mais je sais que j'étais ce qu'il avait de plus précieux au monde. Il n'a juste pas toujours su comment...

Samedi, alors qu'il ne répondait plus à aucun stimuli, il serrait encore ma main. Et lorsque ma main quittait la sienne, son bras se levait, en tremblant, à la recherche de son repère. Parce que j'étais tout ce qui lui restait. Et que rendus là, dans une vie, le passé ne compte plus et le futur n'existe plus.
On est ici, maintenant. Ensemble.

Je ne sais pas s'il a pris l'autoroute, pour quitter sa vie.
Il est resté plusieurs jours sur la voie de service avant de se décider.
Mais il a fini par prendre ce chemin. Comme l'autoroute, possible que ça aille vite. Et ça mène partout. Mais on ne choisit pas la destination. Parce que c'est celle au bout du chemin qui nous attend.
Et que si on regarde derrière, c'est bien d'y voir des bouts d'autoroute entre Terrebonne et Drummondville, mais aussi de chemins de campagne près de la Beauce, de routes sur le bord du fleuve à Montréal, de rues de banlieue sur l'Ile Saint-Jean, de pistes cyclables près de la Rivière des Mille-Iles, de chemins de gravier sur l'Ile des Moulins, de boulevards à Sherbrooke et de ruelles à Montréal.

Il m'a dit avoir eu une belle vie. Son calcul s'est avéré positif, lorsqu'il a fait l'inventaire du bon et du mauvais.
Il m'a aussi dit que 75% de son bon venait de moi. Ma mère et son travail passé y étaient pour le reste.

Papa est parti, le 2 juin 2013, à 14h40.
En ma présence.
Je l'ai embrassé, je lui ai souhaité bon voyage et lui ai dit que je l'aimais.
Parce que malgré tout ce que l'homme était, c'était mon père. Et je l'aimais de tout mon coeur.

Merci papa, d'avoir fait de moi qui je suis aujourd'hui.
On n'était peut-être pas aussi proches que tu l'aurais souhaité, mais je porte en moi ta vie, tes yeux verts, ta folie, ton amour des livres et du français, ton talent pour écrire, ta sensibilité, ta franchise, ton caractère...

Je t'aime, papa. Mais je sais que tu le savais. xx


8 commentaires:

Francofun a dit...

Ah mais je suis contente que tu aies encore réfléchi à ma question. Parce qu'au final, c'est ce qui compte, les marques positives que l'on laisse, les souvenirs qui habiteront ceux qui restent. À te lire, je sens que la marque est somme toute positive et je suis contente pour toi.

Je pourrais aussi te dire que je me souviens que ton père aimait Richard Desjardins... Et je ne comprenais vraiment pas pourquoi... Puis, j'ai marié un homme qui l'aime aussi et j'ai été plus ouverte à écouter... Et j'ai compris la poésie. Quand Richard chante, je pense à ton père!

Pour sa conduite... moi, je me souviens que l'hiver, il dégageait à peu près juste un petit rond pour voir devant sur le pare-brise lol!!! Je trouvais ça pas mal dangereux lol! D'ailleurs, chaque hiver, quand je déneige mon camion, je pense à ça!

Je me souviens aussi avoir fermé la porte fort... et l'avoir refermée encore plus fort suite à sa demande ironique... Trop petite pour comprendre à ce moment-là, mais j'ai quand même un humour semblable à celui-là aujourd'hui... Je trouve ça drôle de penser à ça aujourd'hui!

Isabelle a dit...

Chaque vie est unique, de la naissance à la mort. Je te remercie d'avoir partagé ce moment que tu as vécu avec ton père.

La Belle a dit...

Émouvant ces mots que je lis ce matin. Et ce lien avec l'autoroute, tes souvenirs, ... Si précieux!
Je te transmet mes plus sincères condoléances xxx

Loreli Berthiaume a dit...

Merci à vous trois...
Franco: mon père était un peu "étrange socialement", mais il laisse quand même des souvenirs qui font rigoler...
Je suis contente de partager ces souvenirs avec toi...
Isabelle et La Belle: merci. xx

Anonyme a dit...

Mes sympathies ma belle Loreli

Juliala XXX

Diane Lux a dit...

Je lis ton mot et j'ai juste le gout de le copier et de l'envoyer à ma soeur qui est en froid avec notre père depuis maintenant 2 ans.Quand il n'y sera plus, que restera t'il ??? des regrets???J'espère que non.
Sympathie Loreli

Cora Chelté a dit...

Mon Dieu que ton texte est beau et émouvant, plein de belles métaphores! Il m'a fait versé quelques larmes… Tu as une très belle plume…

Mes sympathies.

Loreli Berthiaume a dit...

Merci!!!